Paradoxe et mystère de l’Église

 
 
 
Étrange mois d’octobre qui se profile devant nous ! D’un côté, de multiples événements sont programmés pour raviver l’élan missionnaire de notre Église diocésaine : le congrès mission au début du mois, la messe de rentrée diocésaine et l’assemblée synodale au milieu (le dimanche 17), puis le grand rassemblement de la famille ignatienne en fin de mois. Mais, d’un autre côté, ce mois d’octobre sera marqué par le rapport sur les abus sexuels commis dans l’Église de France depuis 1950. Le 5 octobre, M. Jean-Marc Sauvé, président de la Ciase, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, remettra publiquement aux évêques de France et aux supérieurs des congrégations religieuses le rapport que l’Église lui a commandé, il y a trois ans.
À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore eu connaissance du contenu de ce rapport mais je sais qu’il constituera une épreuve de vérité pour tout le corps ecclésial. « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Co. 12, 26) : nos pensées, notre soutien et nos prières vont avant tout vers les personnes victimes, qui ont été abusées au sein même de l’Église. Celle-ci, qui aurait dû être pour elles un milieu sûr et protecteur, s’est transformée en lieu de danger et de honte, de blessure et de crime. On ne commence à le comprendre vraiment que lorsqu’on écoute le récit de ces personnes victimes. Il faut d’abord se taire et écouter. Être sidéré. Ressentir le dégoût, la violence, l’immense détresse qui monte de ces vies abîmées ou détruites par ceux-là mêmes qui étaient chargés d’en prendre soin. Personnellement, j’ai été profondément atteint par le récit des personnes que j’ai reçues et écoutées. Comment ne pas l’être, quand on prend conscience de ces abus qui ne sont pas tous sexuels, mais qui commencent dès que des personnes ayant autorité, qui plus est une autorité religieuse, manipulent et asservissent des consciences, des corps et des âmes ? Et je dois à la vérité de dire que ce qui m’a le plus bouleversé, c’est de sentir chez certaines de ces personnes un amour intact du Christ et de son Évangile, et même le désir de retrouver confiance en l’Église, pour peu que celle-ci reconnaisse humblement ses fautes et ses manquements, ses silences et ses complicités, et qu’elle confesse en vérité qu’elle a péché, par action et par omission.
Depuis plusieurs années, les évêques de France ont commencé à avancer sur ce chemin de vérité. C’est ainsi que fut décidée, en novembre 2018, la création d’une Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase). La Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) s’est immédiatement associée à cette démarche. Depuis, la Ciase a travaillé dans trois directions : recueillir les témoignages afin d’établir les faits ; tenter de comprendre pourquoi et comment de tels drames ont pu se produire au sein de l’Église et de quelles manières ils ont été traités ; dresser le bilan de l’action de l’Église contre la pédocriminalité et faire des recommandations pour l’avenir.
Dès novembre 2018, sans attendre la sortie du rapport de la Ciase, les évêques ont commencé un travail de fond qui s’est déjà concrétisé à travers quelques décisions importantes, soit du point de vue du rapport à la justice (civile et canonique), avec notamment la création d’un tribunal pénal canonique national ; soit en ce qui concerne l’assistance aux personnes victimes, à la fois pour assurer et faciliter le recueil de leur parole et leur écoute, et pour contribuer, y compris financièrement, à leur reconstruction ; soit encore par la mise en place de mesures de prévention (cellules d’écoute, formation des séminaristes, création d’un service national dédié à la protection des mineurs, etc.) ; soit enfin par des mesures susceptibles de marquer la reconnaissance et la mémoire de ce qui s’est passé, afin que cela ne se reproduise plus.
Ces décisions seront rapidement mises en œuvre, en tenant compte néanmoins des recommandations que fera la Ciase, soit pour en affiner la teneur, soit pour en ajouter d’autres. Il importe maintenant que tout le Peuple de Dieu prenne conscience de ce qui nous est arrivé et s’engage à tout faire pour que cela ne se reproduise plus. « L’ampleur et la gravité des faits exigent que nous réagissions de manière globale et communautaire », écrivait en août 2018 le Pape François dans sa Lettre au Peuple de Dieu. Il poursuivait : « S’il est important et nécessaire pour tout chemin de conversion de prendre connaissance de ce qui s’est passé, cela n’est pourtant pas suffisant. Aujourd’hui nous avons à relever le défi, en tant que Peuple de Dieu, d’assumer la douleur de nos frères blessés dans leur chair et leur esprit. »
La publication du rapport de la Ciase constituera sans nul doute un moment difficile pour les personnes victimes et une épreuve pour toute l’Église. Mais on ne grandit pas en refusant de regarder la vérité en face. Ces crimes ne nous laissent pas indemnes et jettent un voile de honte sur notre famille. C’est vrai, les péchés de quelques-uns sont retombés sur nous tous. Pour autant, on ne peut s’en tirer à bon compte en rejetant simplement la faute sur les auteurs de crimes, comme si le corps entier ne devait lutter contre ce mal qui peut prendre bien des formes avant de devenir criminel. Lutter en ayant le courage de demander pardon. Lutter en détectant les complicités et les engrenages qui conduisent au mépris de la vie des autres, surtout des plus vulnérables. Lutter en veillant à la formation préventive de tous ceux qui travaillent avec des jeunes et des enfants. Lutter en prenant sa part du travail de reconstruction humaine de ceux qui ont été victimes de tels actes et dont la douleur, même si elle fut longtemps enfouie, ne sera jamais prescrite. Lutter en continuant de croire en la bonté originelle de l’être humain, une bonté que le péché peut défigurer mais qu’il ne peut pas entièrement détruire. Lutter en refusant la vindicte contre les coupables, lui préférant la justice et l’espoir d’un pardon que seules les victimes peuvent accorder.
Paradoxe et mystère de l’Église, comme l’écrivait jadis Henri de Lubac ! Une Église trop sale pour être idolâtrée et cependant plus vraie dans l’aveu de son péché. Une Église blessée dans ses enfants victimes. Une Église trahie par ceux à qui elle faisait confiance. Une Église appelée à se recentrer sur l’essentiel : le Christ Jésus qui, malgré le paradoxe de ses faiblesses, a voulu l’associer à Son mystère. « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, dit le Seigneur, c’est à moi que vous l’avez fait ». Regardons l’humilité de Dieu… Et demandons-lui la grâce dont nous avons besoin pour traverser l’épreuve et permettre à l’Église d’être de nouveau un lieu accueillant et sûr, humble et vrai.
+ Jean-Marc AVELINE
24 septembre 2021
Leave a comment